• Hôtel Dieu

    Dans la maison de Dieu, nommé Hôtel Dieu, c'est le dépotoir de chairs mal ordonnées.

     Lieu où l'on répare les corps défectueux, on remplace une pièce de la machine, on rabiboche des organes, on écoute et on regarde ce qui se cache sous cette peau, on explore l'intérieur de la chose, on prodigue de drôle de substance dans les tuyauteries...

     Lieu où déambulent les carcasses défaillantes.

     Le soleil ne s'est même pas encore réveiller que tout le personnel de l'Hôtel Dieu est déjà sur le pied de guerre. Lundi, jour des admissions pour les hospitalisations de semaine. Arrivée dans le service St Thomas, c'est chez lui que je vais séjournée. A peine les présentations faites, on prend température, tension, taille et poids puis on m'accompagne chambre 7, et premières recommandations : « Donc il faut uriner dans le bocal en plastique les prochaines 48h, faire toute les analyses dans le bureau des infirmières, on vous fait les premières prises de sang à partir de demain matin au réveil, les repas se prennent dans la salle commune, 8h00, 12h30 et 19h00 et la douche est dans le couloir après l'entrée, vous avez des questions ? Et on ne fume PAS dans la chambre, dehors » Ok bon d'accord...

    Bien, donc la chambre 7 bénéficie d'une vue sur le palais de justice et la Ste</personname /> Chapelle</personname />, à croire que l'on va bien veiller sur moi !!!

    Première troupe de médecins « Vous mesurez combien ? Vous pesez combien ? C'est votre poids de forme, jusqu'à combien êtes-vous montez ?.... Votre dernière hémoglobine glycée est à combien ?..... Vous avez des allergies ?.... Est-ce que vous avez des antécédents chirurgicaux ?..... Vous mangez quoi ? 100, 200g de féculents et la confiture, une cuillère à soupe ou une petite cuillère ?.....Vous faites du sport ? »

     Décomposition des gestes quotidiens, introduction dans ma vie par ces personnes qui veulent me quantifier, m'analyser, me situer, ils veulent savoir toutes sortes de données pour mieux pouvoir interférer sur mon corps abimée. Je leur délègue le droit d'intervenir dans la propriété privée qu'est mon cadavre encore chaud de corps.

     Lieu qui à plus de 400 ans, hantés par toutes les chairs qui ont rendus leur dernier souffle ici.

     Ainsi va, pendant ces 5 jours, des incursions, par diverses méthodes, dans mon corps. Gestes que l'on connait dans toutes les étapes qu'ils comportent, que ce soit la prise de sang quotidienne, le ballet des radios, des dosages et des aiguilles, ECG, stéréoscopies, suivie des glycémies et la courbe que l'infirmière trace consciencieusement sur son calligramme.

     Quant à mes nuits, elles sont ponctuées par les rondes de l'infirmière, elle vient prélever la petite goutte de sang, qui révélera si on est dans la normo glycémie préconisé par les médecins, elle passera à 22h, minuit, 3h et 6h. A son troisième passage nocturne, je ne dormais toujours pas, et comme ça pendant tout le séjour. J'ai donc pu entendre le calme des corps fatiguées qui se reposent. Parfois il était perturbé par le bruit d'une alarme, déclenchée par ce vieux bonhomme bedonnant qui fait une hypoglycémie ou par justement le bruit du charriot de l'infirmière qui arrive doucement vers ma chambre.

     J'ai retrouvée une impression commune avec les autres patients de la troupe. Le nœud dans le ventre. L'envie de se vomir. La sensation que notre chair nous échappe, même si on essaye avec tout notre bonne fois à équilibré ce sucre qui se ballade dans nos veines. Capable de se piquer plus de six fois par jour pour voir réduire ces foutus chiffres qui apparaissent sur le lecteur. Mais pas de trop quand même, parce que sinon, ça va être les morceaux de sucre qui va falloir ingurgiter à la volée. Car là, hypoglycémie, et sensation de corps qui s'évanouie petit à petit... Tachycardie, sueurs froides, tremblements, trou dans l'estomac, voile blanc devant les yeux. -Il faut donc se créer des obligations pour avoir une répartition des sucres dans l'alimentation et avoir une auto-surveillance active de notre glycémie tout en prenant en compte notre activité physique-, voilà à quoi se résume le let motiv du diabétique.

    Bizarrement, c'était quand mon corps était encore petit que je l'acceptais, maintenant qu'il est grand, ma tête le renie. Je ne me souviens que de peu de choses avant mon diabète, alors que je n'étais pas si jeune que ça. Par contre, le souvenir des symptômes et de l'enchainement pédiatre-première hospitalisation est bien inscrit dans ma mémoire. Comme une coupure dans ma vie qui est en parallèle avec celle, corps-cerveau. Même si un lien très fin les relie entres elles.

     Lieu où l'on sent une crevasse qui se déchire sous nos pieds et nous aspire.

     Il a 25 ans. Il à réussi à s'écorcher la peau pour pouvoir ôter sa pellicule d'apparence, puis il s'est démembré en s'attaquant à sa chair, à ses muscles, continu en se perforant les poumons puis tout le système digestif, il s'éclate les veines et termine par bien tout nettoyer pour qu'il reste plus que son squelette de souffrance. Il s'appelle Selim. Depuis quatre ans il se décompose, ulcères diabétiques, gangrène, artères bouchés, ses dents tombent et la moitié de sa vue est perdu, il a fait de lui un monstre de souffrance. Ca fait 14 ans qu'il est diabétique.

     Elle a 53 ans. Elle n'a pas voulu avoir d'enfant pour être sur qu'il ne soit pas malade, mais elle a ceux qui sont là bas à Cuba, dans une école pour enfant handicapés qu'elle parraine avec son association. Elle a une passion pour ce pays, sa musique, l'art de vivre, la beauté du pays. Elle s'appelle Nadia. Elle a connu les stérilisations d'aiguilles dans les marmites, l'insuline de porc, les énormes machines de contrôle et les diverses restrictions alimentaires. Rayonnante et rigolote. Ca fait 37 ans qu'elle est diabétique.

     Maladie qui ne nous jette pas vers une mort brutale mais qui peut faire pourrir à petit feu notre intérieur. Faire coller sa maladie à sa peau, la faire pénétrer, l'intégrer, la porter. Fardeau moins lourds que d'autres maladies, mais vicieux parce qu'elle se cache sous une apparence bien portante. Alors que derrière il y a tout un travail d'auto gestion pour ne pas que le sucre encrasse tout l'organisme. Combat intérieur entre soi et son enveloppe.

    m


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